Chapitre 1 :
En finir…
Elle était
là, seule, sur ce pont qui paraissait plus énorme que jamais, où nombre de
voitures passaient, plus ou moins rapidement, sans que personne ne semblât la
remarquer. Le ciel était aussi sombre que ses pensées. Il pleuvait à torrent et
elle était complètement trempée. Ses vêtements et ses cheveux, humides et
glacés, collaient à sa peau, lui donnant un aspect de rat mouillé un peu
grotesque, mais cela n’avait plus aucune importance à présent… Elle scrutait
les flots de ce regard effrayé mais résigné que possèdent ceux qui n’ont plus
rien à perdre, quand une petite voix lui souffla doucement à l’oreille :
— Eh bien…
Vas-y ! Maintenant que tu es là ! De toute façon, qui te regrettera,
hein ? Personne ! Il n’y a pas une seule âme en ce bas monde qui
viendra pleurer la pauvre, la triste et si ennuyeuse Cornélia…
— Si, mon père¼
se répondit-elle à elle-même, cherchant à se convaincre sans vraiment trop y
croire. Il va être malheureux… Enfin, je pense… J’espère…
— Voyons, ton
père ne t’aime pas, tu le sais bien ! Il te l’a d’ailleurs assez montré
comme ça ! La réalité est parfois cruelle mais il faut savoir l’accepter.
Résigne-toi, il est temps !
De nouvelles
larmes se mirent à rouler le long de ses joues, se confondant d’emblée avec
l’eau de la pluie qui fouettait toujours son visage. C’était vrai, elle ne
pouvait l’ignorer, il ne l’aimait pas… Son propre père ne l’aimait pas. Les
preuves étaient là, toutes accablantes et criantes de vérité. Dernièrement,
elle avait eu une terrible dispute avec lui, sur ce même sujet qui, si souvent,
les avait opposés : « son avenir »… Les mots douloureux avaient
fusé, blessants et humiliants, comme toujours, et, depuis, il ne lui avait tout
bonnement plus adressé la parole. Cela faisait presque deux semaines maintenant
qu’il l’ignorait, la traitant avec autant de dédain et de désintérêt que si
elle avait fait partie du mobilier. Dans cette affreuse période de solitude, il
l’avait délaissée, une fois encore, et pourtant, il savait combien elle était
fragile, surtout en ce moment...
Cornélia n’avait jamais vraiment eu une vie
facile. À cinq ans, ses parents avaient divorcés. Deux ans plus tard, sa mère,
avec qui elle avait vécu jusqu’alors, était morte, tuée sur le coup dans un
accident de voiture atroce mais idiot, provoqué par un chauffard ivre… C’était
suite à ce drame que la jeune fille avait dû emménager avec son père, avocat de
renom à l’emploi du temps surchargé, au mode de vie solitaire et effréné, peu
adapté à un enfant. Il n’y avait jamais eu de place pour elle dans la vie de
cet homme… Pire, elle l’avait gêné… Elle s’en était toujours plus ou moins
doutée mais, désormais, elle en avait la certitude puisqu’il lui avait fait la
remarque au cours de cette fameuse dispute. Il était terrible d’apprendre qu’elle
n’avait jamais été qu’un fardeau, un boulet qu’il avait traîné derrière lui,
l’entravant plus qu’autre chose dans son quotidien mais aussi, et surtout, dans
sa carrière.
Et si, pour Cornélia, cette période de
l’année était si difficile à traverser, c’était parce que cela allait bientôt
faire deux ans, jours pour jours, que Lise, sa meilleure et unique amie, était
décédée, succombant, sous ses yeux, à une violente chute de cheval tandis qu’elles
se promenaient toutes deux en forêt, un jour brumeux et pluvieux comme
celui-ci. Depuis toutes petites, elles avaient fréquenté les mêmes écoles,
s’étaient retrouvées le week-end et durant les vacances, et avaient partagé
cette même passion pour l’équitation, enfin… Jusqu’à ce matin-là, du moins…
Cornélia, à l’image de son père, avait toujours été très solitaire et réservée,
une enfant bizarre et asociale, mise à l’écart systématiquement par tous ses
autres camarades. Tous, à l’exception de Lise. Cette dernière avait été la
seule à qui la jeune fille s’était jamais confiée, la seule à vraiment la connaître,
et, également, la seule à avoir été là pour elle quand elle en avait besoin.
Aujourd’hui, à dix-neuf ans passés, et, depuis la mort tragique de cette amie,
Cornélia n’avait plus personne auprès de qui trouver le moindre réconfort…
Personne… Seule… Ces mots résonnaient dans sa
tête comme une litanie imposée malgré elle à son esprit. Où qu’elle se tournât,
où qu’elle regardât, le tableau était noir, saturé, sans salut, sans futur…
Elle avait entamée, et ce pour faire plaisir
à son père qui estimait pouvoir au moins exiger ça d’elle, des études de droit.
Et si, à l’école, où elle avait démarré avec un an d’avance ; au collège
et au lycée, elle avait toujours été brillante, sa troisième année de faculté
s’annonçait tout à fait autrement. L’an précédent, elle avait pu passer de
justesse dans la classe supérieure, mais cette fois, les résultats qu’elle
avait obtenus aux premiers partiels de ce semestre, et qui venaient tout juste
de tomber, laissaient présager une issue beaucoup moins favorable… C’était à
cause de ça qu’elle s’était disputée avec son père, elle lui avait annoncé que,
ne s’en sortant pas, lasse et dégoutée par ces matières ennuyeuses, elle voulait
interrompre ses études, afin de trouver une voie qui lui conviendrait mieux et
dans laquelle elle pourrait peut-être s’épanouir. Seulement, ce dernier ne
l’entendait pas de cette façon. Pour lui, l’abandon de sa fille n’était qu’un
échec de plus à ajouter à son médiocre palmarès, quelque chose d’inacceptable,
qu’il ne pouvait décemment tolérer. En somme, c’était tout simplement
inenvisageable. Aucune sortie de secours. Avec lui, il fallait marcher au pas,
ou bien, ne pas marcher du tout.
Cornélia venait de faire son choix… Rien ici
bas n’avait plus le moindre intérêt, la moindre saveur…
Cet établissement dans lequel elle se rendait
chaque jour sans vraiment savoir pourquoi, n’était qu’une prison où des
geôliers pervers assommaient leurs détenus à coups de discours soporifiques,
ennuyeux à mourir. Dans ce pénitencier, comme partout ailleurs, elle était
seule. Personne ne lui adressait la parole. Elle était transparente, la femme
invisible, en quelque sorte.
Peut-être était-ce parce qu’elle ne souriait
que très rarement ? De toute façon elle n’en avait jamais vraiment
l’occasion… Peut-être était-ce à cause de ses tenues, négligées, choisies au
hasard et uniquement parce qu’elles étaient pratiques, la mode étant un concept
qui lui échappait totalement. Ou bien encore était-ce parce qu’il lui était
quasiment impossible de prendre la parole devant un groupe, dès lors qu’il se
trouvait constitué de plus de trois personnes.
Probablement était-ce pour toutes ces raisons
réunies… Sans compter que l’on pouvait encore en trouver beaucoup d’autres,
comme, par exemple, ce prénom ridicule qui lui avait valu de nombreuses
railleries, surtout à l’école. Qui de sa mère ou de son père avait eu la
brillante idée de l’appeler ainsi ? Elle allait partir sans savoir… Tant
pis…
— Tu vois, rien
ici n’est bien pour toi, ce monde n’est pas le tien, personne ne te comprend,
susurra la voix.
— Non, personne… répondit-elle face au vide.
Et si, en cet
instant précis, elle s’apprêtait à sauter de ce pont, cherchant, par ce geste
désespéré, à mettre un terme à cette existence terne et triste, c’est parce
qu’elle venait d’atteindre le point de non-retour. Quentin, pour qui Cornélia
ne pouvait s’empêcher d’avoir un faible, s’était ouvertement moqué d’elle, un
peu plus tôt dans l’après-midi. Assenant alors le coup fatal, le préjudice de
trop… Ce jeune homme, incontestablement beau, possédait de surcroît une
intelligence hors norme. Elle le connaissait depuis longtemps puisqu’il avait
fréquenté les mêmes établissements pour échouer, comme elle, en fac de droit.
Personne, bien sûr, ne savait qu’elle avait un penchant pour ce garçon, pas
même lui, car jamais elle n’aurait osé en parler à qui que ce fut. En dehors de
Lise, évidemment…
Un violent
sanglot vint brusquement secouer le corps de la jeune fille à la pensée que son
amie avait emporté ce secret, si piètre fut-il, dans sa tombe.
— Elle aussi est
en bas, elle t’attend…
Et cette voix
dans sa tête qui ne cessait de la harceler depuis quelques temps ! C’était
insupportable ! Elle ne parvenait pas à déterminer si cela émanait de sa
propre conscience ou si elle était en train de basculer, doucement mais
sûrement, vers la folie. Et, à en juger par l’endroit où elle se trouvait et ce
qu’elle s’apprêtait à faire, la deuxième proposition paraissait être la bonne…
— Bien sûr que tu
es cinglée, une vraie malade même… insista doucement la voix. C’est bien ce qu’il a dit, n’est-ce pas ?
C’est bien ce que Quentin pense, non ? Et, il faut se rendre à l’évidence,
il a raison…
Elle avala sa
salive, c’était précisément ce qu’il avait dit. Elle avait eu l’occasion de lui
parler dernièrement quand, en se rendant au cimetière pour fleurir la tombe de
Lise, elle l’avait croisé. D’emblée, il était venu vers elle et avait engagé la
conversation, comme si de rien n’était. Elle n’avait pas bien compris pourquoi
lui se trouvait là mais elle avait eu la faiblesse de lui confier qu’elle
venait régulièrement discuter en pensée avec son amie décédée, lui expliquant
qu’elle trouvait malgré tout, dans ce jeu plutôt morbide, un certain réconfort.
Pourquoi diable avait-elle été raconter à ce garçon que, finalement, elle ne
connaissait qu’assez peu, une chose aussi intime et embarrassante à son
sujet ? Elle l’ignorait. Sur le moment, Quentin avait eu l’air touché,
presque compatissant.
Cependant, cet
après-midi, se trouvant juste derrière lui dans la file des élèves qui
quittaient l’amphithéâtre, elle l’avait surpris rapportant à sa bande d’amis,
dans les moindres détails et sur un ton railleur, ses paroles, allant même
jusqu’à la singer. Et il avait conclu son récit par : « Mais quelle
cinglée ! Quelle pauvre malade cette fille ! ». Ses voisins
avaient ri en se retournant, indiquant au jeune homme que la
« fille » en question se trouvait justement là. Ce qui,
incontestablement, rendait la chose encore plus drôle… Sur le coup, Quentin
avait paru légèrement gêné, il avait haussé les épaules, puis il avait fini par
s’esclaffer à son tour, accompagnant les autres dans leur hilarité. Elle avait
dû lutter pour soutenir les regards moqueurs et mesquins qui s’étaient fixés
sur elle alors, et s’était efforcée de rester immobile, impassible, résistant
tant bien que mal à cette irrépressible envie de fuir pour se cacher au fond
d’un trou.
Ce n’était
rien, pas grand-chose du moins… Elle en avait vu d’autre… Oui, mais c’était un
incident de plus, une déception de plus… La déception de trop.
— Alors,
qu’attends-tu ?! reprit la voix, plus véhémente soudain. Personne ne viendra te secourir !
D’ailleurs, personne ne s’apercevra de ton absence avant un très, très, très
long moment…
— Même mon père ne s’en rendra pas compte, déclara-t-elle
pour elle-même. Il ne verra pas la différence…
— Saute ! Ça lui
fera les pieds ! Il regrettera toute sa vie de ne pas avoir fait plus attention
à toi !
— C’est cruel…
— Non, c’est
juste ! Il le mérite !
La voix était
plus forte et plus intense que jamais, lui donnant des maux de tête
effroyables, presque insoutenables à présent. Elle passa les mains sur ses
tempes brûlantes et inspira profondément, cherchant à atténuer la douleur.
Mais, après tout, quelle importance ? Toutes ses pensées s’embrouillèrent
subitement pour n’en former plus qu’une seule: « Ils le méritent tous¼ ». Alors, les yeux agrandis par la peur,
tremblant de tous ses membres, elle enjamba lentement le parapet, prenant soin
de ne pas glisser, réalisant aussitôt que c’était parfaitement stupide puisque
la chute arriverait, de toute façon… Elle scruta une dernière fois l’horizon,
comme à la recherche d’un signe, de quelque chose qui pourrait encore la
dissuader, mais rien ne vint. Rien… Les voitures continuaient leur inlassable
défilé, à seulement quelques mètres d’elle, comme si elle n’avait pas existé.
Effectivement,
la voix disait vrai, personne ne viendrait à son secours, puisque, de toute
façon, elle était transparente, insignifiante. Qui se serait soucié d’une
pauvre petite gamine, au physique ingrat, geignant en haut d’un pont, un jour
de pluie ? Pas une âme, évidemment… Les chevaliers servants ne se
déplaçaient que pour de belles demoiselles, de jolies princesses arborant
d’élégantes robes et de délicieux sourires. Ça, ce n’était pas pour elle,
c’était pour les autres…
En fait,
d’aussi loin qu’elle s’en souvenait, Cornélia avait toujours été complexée par
son apparence. Elle était petite, d’une maigreur alarmante, pouvant largement
rivaliser avec ces mannequins anorexiques, ne subsistant que grâce à la prise
répétée de drogues dures, et qu’aujourd’hui, plus personnes ne pouvaient
supporter. À dix-neuf ans, elle était totalement dépourvue de quelques formes
que ce fut, sa poitrine ressemblait presque à celle d’une enfant, tout comme
ses hanches et ses jambes. Son visage ne lui plaisait guère plus. Sa peau était
si pâle qu’elle en était presque translucide, lui conférant continuellement un
air maladif. Ses yeux, vert amande, étaient légèrement trop grands et prenaient
un peu trop de place dans sa figure aux joues atrocement creuses et au front
large, lui donnant parfois l’allure d’une folle ahurie, ce qu’elle détestait
par-dessus tout. Son seul et unique attrait, du moins à son sens, était sa
longue chevelure rousse, aux boucles épaisses et chatoyantes. Plus jeune, elle
avait bien subi quelques moqueries à cause de cette couleur vive et atypique
mais jamais cela ne l’avait réellement offensée. En fin de compte, c’était bien
là le seul élément de ce physique plutôt médiocre, qui parvenait à la sortir de
sa banalité morose, attirant alors l’attention sur autre chose que ce corps que
l’absence de formes rendait de plus en plus embarrassant.
Terrifiée
mais résignée, elle ferma les yeux, prit dans sa main le pendentif qu’elle
avait autour du cou et qu’elle ne retirait jamais, le serra fort, puis, le
pressa contre ses lèvres frémissantes. Il était en forme de cœur et avait, il y
a longtemps, appartenu à sa mère. À l’intérieur se cachait une minuscule photo
d’elle et de ses parents. La scène était en noir et blanc, comme issue d’une
autre époque, bien plus lointaine, et l’image avait été minutieusement découpée
afin de pouvoir tenir dans le petit bijou.
Une violente
bourrasque de vent lui fouetta soudain le visage, la ramenant brusquement à la
réalité. L’espace d’un instant, elle avait presque oublié pourquoi elle était
là… Personne… Toute seule… Lise… Maman… Tout se mélangeait dans sa tête
douloureuse pour ne plus former qu’une espèce de mélasse sombre et opaque, au
jus noir et au goût amer et métallique.
— SAUTE !
— La ferme ! hurla-t-elle.
— Tu les reverras
si tu sautes !
Elle prit une
longue et profonde bouffée d’air, la dernière, ouvrit grand les bras, tournant
les paumes vers le vide, dans ce geste gracieux d’offrande que font
généralement ceux qui se sacrifient pour une bonne cause, et se laissa
doucement choir vers l’avant. On aurait dit un ange voler… Quiconque se serait
donné la peine d’assister à ce spectacle incongru aurait été ému par la beauté
de la scène, juste avant, bien entendu, de s’horrifier de sa finalité. L’ample
manteau noir qu’elle avait emprunté ce matin à son père sans trop savoir
pourquoi, semblait flotter dans les airs, décrivant d’élégantes courbes,
ondulant au gré du vent dans une danse alternant précipitation et fluidité. Ses
magnifiques cheveux roux, seule couleur présente dans le tableau grisâtre de
cette journée, agrippés par les bourrasques du vent, se tenaient droit
au-dessus de sa tête, accompagnant d’un même mouvement cette valse macabre. Le
temps parut alors brusquement s’arrêter.
Les yeux,
toujours rivés sur l’horizon, Cornélia resta un instant qui sembla être une
éternité, à admirer l’étonnante vue qui, de là où elle se trouvait, s’offrait à elle, se sentant comme figée dans
le vide, portée par rien d’autre que les airs. Elle se demanda ensuite si cette
simple chute suffirait à la tuer. Elle était venue là sans vraiment y
réfléchir, sans établir de plan concret… De toute façon, n’ayant jamais appris
à nager, les eaux, elles, pour sûr, auraient raison d’elle… La mort serait au
rendez-vous, comme elle l’avait souhaité. Le vertige de la chute était grisant,
presque enivrant, cela donnait la sensation de pouvoir voler, d’être libre,
enfin… Mais tout ça ne dura qu’un très bref instant.
Inexorablement,
son regard vint se porter sur les flots. La peur l’envahit alors soudainement…
L’impact serait-il douloureux ? Pourvu qu’il n’y ait pas de pierres à cet
endroit… Ou plutôt si, pourvu qu’il y en ait, cela faciliterait les choses, la
noyade, supplice lent, étant probablement pire… L’impression que tout s’était
figé et qu’elle tombait au ralenti se dissipa en un éclair, le temps parut
alors brusquement s’accélérer, précipitant déraisonnablement sa chute. L’eau se
rapprocha de plus en plus rapidement de sa figure et elle n’eut soudain plus
d’autres pensées que : ça y est, c’est la fin…
Et, tandis
qu’elle ne se trouvait plus qu’à quelques centimètres de l’impact fatal, elle
aperçut, l’espace d’une fraction de seconde, aussi furtivement que passent les
images subliminales, le reflet du visage d’un homme terrifiant, au sourire
assassin et au regard irréel. Puis, tout devint noir, humide et glacial.
